C’est une anecdote qui aime à être rappelée et qui pour le sujet présent, bien qu’éloignée en matière, image, tout de même, une idée, une conception, dont l’article suivant (et dans une moindre mesure la série dont cet article, n’étant que son introduction, est partie intégrante) n’est en réalité qu’une matérialisation, une traduction, celle du concept de valeur.
L’anecdote nous est contée par Frédéric Pajak, dans le cinquième volume de son « Manifeste Incertain » et se veut le récit d’un mois de Mai 1890, mois de Mai n’étant autre que celui de la sortie, suite à un séjour d’environ un an, de Vincent Van Gogh de l’asile de Saint-Paul-de-Mausole. Frederic Pajak écrit ainsi « Après un peu plus d’un an d’internement, Vincent quitte enfin l’asile de Saint-Paul-de-Mausole. Il se rend à la gare de Tarascon, où il prend le train pour Paris. Il a laissé de nombreuses toiles au Dr Peyron qui ne les estime guère (…) et qui laissera son fils en faire des cibles pour s’exercer à la carabine. Un photographe de la région, peintre à ses heures, en récupérera quelques-unes; à l’aide d’un grattoir, il effacera la peinture et utilisera la toile pour lui ».

Cette idée de « valeur » des choses n’aurait pu trouver meilleur corollaire suite à la publication d’un message « Nous assistons à la révolution française de la finance », relayé massivement, sur le fameux réseau social à l’oiseau bleu. Non sans l’exubérance sémantique caractéristique du « quadriennat » de Donald Trump, tel était, effectivement, l’idée dont Anthony Scaramucci, fondateur du fonds d’investissement « SkyBridge Capital » et éphémère directeur, durant une décade, de la communication de la Maison Blanche sous l’administration républicaine, se voulait porteur, comme bien d’autres en réalité durant cette période, l’idée de l’altération d’une valeur originelle reconnue comme telle, dans la sacralité qu’il est reconnu à l’originel, et étrangère, si ce n’est immunisée, à tout changement.

S’il n’est pas question ici de sédition, au sens physique et matériel du terme, ni même, en réalité, « d’affectation », au sens « spinozien » du terme cette fois ci, bien que dévoyé de sa signification première, de « modification par la puissance » de la continuité d’un modèle persistant, il est tout de même question, et c’est là que le nœud idéologique dévoile toute son étendue, de réappropriation d’une res publica, d’une chose publique, dans le catéchisme de l’acceptation contemporaine néolibérale in saecula saecolurum, en l’occurrence, du marché d’actions, tout du moins dans la liberté qu’il sied à chacun de l’utiliser librement et de jouir de gains, mais aussi de pertes, sans distinction d’une quelconque valeur de classe.

Révolution donc, il n’y a pas eu, altération du paradigme tout au plus. Durkheim disait dans son ouvrage Sociologie et Philosophie que « les principaux phénomènes sociaux, religion, morale, droit, économie, esthétique, ne sont autres que des systèmes de valeurs ». Cette valeur de liberté associée au « free market », équivalent contemporain, dans l’acceptation, du mystère de l’Immaculée Conception, et dont la valeur ajoutée à la société a atteint, de nos jours, le caractère de principe apodictique a, toutefois, perdu de sa superbe au cours des derniers jours.
Cet engourdissement, bien que temporaire et, gageons le, sans réelle conséquence sur la perspective d’un réel aggiornamento revêt un caractère majeur tant l’excroissance de ce dernier, permise notamment dans l’Union Européenne par la directive Delors-Lamy (i.e la déréglementation de la circulation du compte de capital entre Etats membres) puis par le relais de l’article 63 du Traité de Lisbonne, précédemment article 56 du Traité de Nice (i.e l’interdiction des restrictions des mouvements de capitaux entre Etats membres mais aussi entre Etats membres et Etats tiers), l’a vue devenir une force de régulation politique de l’aveu même de Hans Tietmeyer, ancien président de la Bundesbank « Nous voyions dans la complète libéralisation financière la possibilité d’un test de la stabilité du mécanisme de change européen (le SME prédécesseur de la monnaie unique), un test par les marchés de la crédibilité des politiques économiques. Nous voulions un test par les marchés mondiaux et pas seulement européens ».

A mesure où le lecteur non averti se trouvait abreuvé de termes techniques à l’apparence « barbare », termes tels que « short-squeeze » ou encore « gamma-squeeze », au cours des tribulations de ce qui restera gravé, sans nul doute, dans les mémoires collectives comme la « saga Gamestop » - au même titre que d’autres crises de marché importantes comme la crise des « dot-com » où la simple adjonction du .com au nom d’une entreprise pouvant permettre, à l’époque, au cours de cette dernière de bondir de plus de 10% au début des années 2000 -, c’est en réalité une réécriture de la bataille d’Azincourt lors de la guerre de Cent Ans, une bataille dans la bataille, qui se jouait, bataille dont l’importance dépasse bien encore la question de la fronde cristallisée autour de la « personne » des hedge funds ou encore de la logorrhée vantant la masse de petits porteurs (dans un « remake » assez hasardeux de David et Goliath fait de courbes et de profits cette fois, encore plus hasardeux lorsque le constat qu’un hedge fund comme « Senvest Management » a réussi à dégager un bénéfice de 700M de dollars en profitant du développement des événements s’impose aux observateurs) s’étant remplie les poches sur le dos de financiers accusées, majoritairement, de vendre à découvert ; de « shorter » des actions dans l’anticipation d’une baisse des cours et donc d’un potentiel gain suite au rachat de ces dernières.

Il n’était ainsi pas question ici d’observer, sur CNBC, Leon Cooperman défendre bec et ongles, au bord des larmes afin d’accentuer le pathos prétendu de la situation, une vision séraphique des marchés souillée par les mains de particuliers « dopés » par l’argent des « stimulus checks » (déployés par la Fed, au début de la pandémie, et en cours de potentiel redéploiement sous l’administration Biden, afin de soutenir la consommation des ménages et, par conséquent, l’économie par le truchement de la stimulation de la demande). Il n’était pas non plus question d’observer Scott Galloway, dans une sorte d’extension d’une loi de Gresham, où les mauvaises habitudes auraient chassé les mauvaises, vantant les mérites d’une prétendue vie sociale perdue par cette « wrong way crowd » aux yeux désormais rivés sur l’écran d’ordinateur de l’ouverture à la clôture du marché.
Non, la grande urgence ne revenait effectivement pas à observer l’émanation des « low hanging fruits », ni même à tenter de décrypter la litanie de débats « moraux » ayant agité ces dernières semaines mais plutôt de s’intéresser aux conséquences juridiques, pour l’ensemble des parties impliquées.